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Les Femmes dans l'Histoire

Les Femmes dans l'Histoire

Blog d'Histoire sur le thème de la femme. Périodes abordées : Antiquité, Moyen-Âge, Renaissance, Epoque moderne, Epoque contemporaine.


Le travail des femmes des classes pauvres et moyennes de la société des 16è, 17è et 18è siècles : dépendance ou indépendance?

Publié par Céline sur 6 Juin 2010, 11:24am

 

 

        Vincenzo Campi - "La vendeuse de fruits" (vers 1580)

Vincenzo Campi - The Fruit SellerNous avons tous en tête, en tout cas nombre d’entre nous, l’image de la femme, avant sa « libération » dans les années 1970, confinée dans la sphère domestique, élevant les enfants, s’occupant de son mari, avec peu de vie sociale et encore moins de vie professionnelle.

 

Pourtant, contrairement à cette idée reçue, le travail des femmes en dehors de la maison, rémunéré ou non, est extrêmement ancien. Paysannes, couturières, domestiques, commerçantes… il se limite bien souvent à quelques domaines, excluant en général celui du politique et des emplois de l’administration (et encore, pas toujours, puisque, notamment, de puissantes régentes ont régné sur la France et il n’était pas rare, au Moyen-Âge, que des femmes de seigneurs remplacent leurs époux, partis guerroyer, pour ce qui concernait les affaires de la seigneurie). Cependant, elles ont bel et bien été présentes en dehors des murs de leurs demeures et des soins à leurs familles. Dans l’Antiquité, on trouve, au sein des villes, de nombreuses porteuses d’eau. Au Moyen-Âge et même après, il n’est pas rare de rencontrer, en dehors des paysannes aux champs, des meunières, des commerçantes vendant leurs fruits, légumes, viandes ou tissus… Les marchés, pôles essentiels de la vie économique d’une ville, d’une région ou d’une seigneurie, sont des lieux de forte concentration féminine. On trouve aussi des femmes artisans et ouvrières. Certains domaines leur sont même exclusivement réservés, tels que le travail de l’or et de la soie, les deux matières premières les plus recherchées !

 

Il est néanmoins important de noter que l’accès à divers métiers ne concerne principalement que les femmes d’une certaine classe sociale. Hors de question, par exemple, pour une dame de l’aristocratie d’exercer une profession rémunérée. Mais cela est-il vraiment lié à sa condition de femme ? Pas vraiment, car l’essence même de la noblesse n’est-elle pas de vivre de ses rentes, que l’on soit homme ou femme ? Les femmes des classes modestes et moyennes, à contrario, sont très présentes dans le monde du travail.

 

Je ne ferai pas ici la chronologie du travail des femmes des origines à nos jours, car le sujet est beaucoup trop vaste et il serait donc survolé de façon superficielle. Je préfère me concentrer sur une période déterminée, qui sera celle des 16è-18è siècles.

 

 

La première question qu’il faut se poser est la suivante : pourquoi les femmes travaillent-elles ?

 

Il faut distinguer deux dimensions : celle du travail rémunéré, dont il va être d’abord question, et celle du travail non rémunéré, sujet sur lequel je reviendrai plus tard en seconde partie de cet article. Il est aussi nécessaire de remettre la condition de la femme dans le contexte des 16è, 17è et 18è siècles. Durant cette période, la femme, peu importe sa catégorie sociale, n’est pas un être indépendant. Toujours sous l’autorité d’un homme, elle n’est pas libre de ses mouvements, ni légalement, ni moralement. Elle passe de la sphère familiale et paternelle à celle du mariage où l’époux détient tous les droits légaux sur d’elle. Sa dépendance est aussi économique : son père l’a à charge, puis une fois mariée, c’est au tour de l’époux de veiller à ses besoins et sa subsistance.

 

Cependant, il existe un facteur qui change quelque peu la donne : la dot. Celle-ci, qui peut être de nature très diverse (argent, meubles, linge, biens mobiliers ou immobiliers, terres…), est la part que la jeune épouse amène avec elle au sein de son nouveau foyer. Cette dot, selon la catégorie sociale d’origine de la jeune fille, peut constituer une charge économique extrêmement lourde pour sa famille. Généralement, dans les classes aristocratiques et supérieures fortunées, elle ne pose problème que lorsque le couple parental a de nombreuses filles à marier. Dans ce cas-là, en général, seule l’aînée, et éventuellement sa cadette, se marient et assurent ainsi la position sociale de leur famille (car une femme de la noblesse n’épouse jamais un homme en-dessous de sa condition). Mais qu’en est-il des classes moyennes et modestes ? Car même dans ce monde roturier, la dot est bien présente et fort appréciée d’hommes à la recherche d’une épouse.

 

La réponse à cette problématique est, au final, logique : ces femmes célibataires, qui ne peuvent compter sur leurs parents pour constituer une dot relativement attractive, ne possèdent que leurs mains pour se constituer un pécule. Elles entrent alors dans le monde du travail. Faut-il y voir un signe d’autonomie, voire d’indépendance ? Absolument pas. Comme je le disais plus haut, à cette époque, une femme dépend toujours, sauf exception, légalement d’un tuteur, qui peut être le père, le mari ou… l’employeur. Son salaire, généralement très bas, est d’ailleurs calculé pour qu’elle ne puisse jamais subvenir totalement à ses besoins, la rendant ainsi matériellement dépendante d’une autorité supérieure.

 

D’une manière générale, dans le monde rural, une jeune fille part de son foyer vers l’âge de douze ans. Pendant une dizaine d’années, elle va travailler dur et économiser au maximum afin de préparer son mariage. Les offres d’emplois sont diverses et variées : en ville, elle peut devenir couturière, tisserande, ouvrière, domestique, cuisinière, serveuse, laveuse de vaisselle, blanchisseuse… Néanmoins, même si elle part loin de sa famille, elle n’est jamais seule et livrée à elle-même. Une femme, peu importe son origine sociale, est toujours un minimum « chaperonnée » : en ville, une fois arrivée, elle retrouve des jeunes filles de son village parties elles aussi pour travailler, et bien souvent, des membres de sa famille sont établis à proximité.

 

10-hubert-robert-lingere.jpg

"La lingère" - Hubert Robert (1761)

 

 

 

 

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"La Blanchisseuse" - J.B.S. Chardin (1738)

 

 

Dans les campagnes, les jeunes filles trouvent aussi, mais plus difficilement en raison d’une offre plus faible qu’en ville, du travail. Là aussi, leurs tâches peuvent être variées : travaux de la ferme (laiteries, traite, fabrication du beurre et du fromage) ou domestique. Ces places sont généralement très recherchées car elles permettaient à la jeune fille de rester près de chez elle et de ne pas être trop dépaysée.

 

Néanmoins, qu’ils soient citadins ou ruraux, les métiers offerts aux femmes sont extrêmement harassants et peu valorisants. Le terme de « bonne à tout faire », surtout dans le milieu domestique, est dans ce cas tout à fait révélateur. Peu considérées, souvent mal traitées par leurs employeurs (dont elles subissent parfois les assauts sexuels), mal payées, il arrive souvent qu’au bout du compte, les économies faites tout au long de ces années ne représentent qu’une faible somme. Les meilleurs emplois s’obtiennent souvent par relation ou après avoir acquis une certaine expérience. Il n’est pas rare, par conséquent, que les femmes des catégories sociales les plus pauvres aient recours à la prostitution pour s’en sortir. A partir de ce moment-là, ces femmes sont considérées comme « perdues » et ont peu de chances de trouver un époux.

 

 Cependant, la majorité d’entre elles parviennent à s’établir maritalement, entrant ainsi dans le moule social dominant. En effet, les statistiques montrent que peu de femmes décédant après cinquante ans sont célibataires. D’une manière générale, on choisit un conjoint d’un même niveau social : une domestique va épouser un livreur ou un garçon de boutique ; une dentellière a plus de chances, en raison de son expérience professionnelle importante dans le domaine de la soie et de son savoir-faire particulier, de contracter un mariage avec un gérant d’une boutique qui aura besoin de ses compétences et de son aide.

 

Ces jeunes mariées doivent-elles quitter leurs places rémunérées pour autant ? D’une manière générale, nous dirons que oui. Une fois établies, elles sont, logiquement, totalement prises en charge par leur époux, dont le rôle est de subvenir à leurs besoins et leur offrir un toit. Néanmoins, même mariée, une femme de condition pauvre ou modeste peut ne jamais s’arrêter de travailler. Si le ménage est trop miséreux et que le salaire de l’époux ne suffit pas, elle continue, en plus de tenir sa maison puisque c’est son rôle, d’occuper sa place de domestique ou ouvrière. Son salaire, bien que très bas, peut suffire à compléter celui de son mari, et elle participe donc pécuniairement à l’économie familiale.

 

 Parallèlement à ce travail rémunéré qui reste tout de même minoritaire, la majorité des femmes mariées représentent, pour leur époux, une main-d’œuvre gratuite et souvent de qualité. Les paysannes s’occupent des bêtes, du potager, des ruches, participent activement aux travaux des champs, tiennent la maison… Il n’est pas rare qu’elles gèrent à elles seules la ferme pendant que leurs maris partent à la recherche d’un travail saisonnier pour compléter les revenus du foyer. Elles-mêmes ne recherchent des emplois rémunérés que lors des graves crises où la survie de leurs proches est en question. Dans les villes, elles prennent part activement à l’entreprise familiale : comptabilité, organisation de la boutique, vente des produits fabriqués par leur mari sur les marchés ou dans la rue, elles sont partout. Cependant, preuve que le travail est loin de leur apporter une large autonomie, elles n’ont pas le droit de vendre pour leur propre compte, donc en leur propre nom, sauf en cas de veuvage.

 

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"Paysanne dans les champs" - Julien Dupré (fin du 19è siècle)

 

 

Cette question du veuvage est fort intéressante et il conviendra de s’y pencher un peu plus lors d’un prochain article. Car une veuve a, et cela depuis fort longtemps, un statut particulier assez enviable concernant les droits légaux. En effet, une veuve ne dépend d’aucun homme : ni de son père, ni d’un mari. Et c’est justement cette marge de liberté importante qui fait souvent d’elles des femmes marquantes et de caractère. Et la question que l’on peut se poser est la suivante : le veuvage féminin est-il la condition de l’acquisition de la liberté d’action et de la liberté juridique ?

 

 

Pour en savoir plus sur les femmes et le travail, toutes classes sociales confondues :

 

Histoire des Femmes en Occident (16è - 18è siècles) - Michelle Perrot et Georges Duby (dir.), collection Perrin, 2002

 

Les bouquetières-chapelières en fleurs à Paris sous l'Ancien Régime (article) - Sabrina Cauchy, Master 1 Université Paris XII, 2007. Lire l'article en cliquant ici

 

Les femmes et le commerce maritime à Nantes (1660-1740), un rôle largement méconnu (article) - Nicole Dufournaud et Bernard Michon, Clio numéro 23, 2006. Lire l'article en cliquant ici

 

La maîtrise d'une identité? Corporations féminines à Paris aux XVIIè et XVIIè siècles (article) - Cynthia Truant, Clio numéro 3, 1996. Lire l'article en cliquant ici

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La librivore 15/08/2010 09:10


Passionnant. Tu examines bien les différents aspects et tu éclaircis ainsi une problématique qui est souvent traitée de manière confuse.


Femmes_dans_lHistoire 15/06/2010 11:21


Il y a le cas de Olive de Lestonnac, Bordelaise, qui vécut je crois au 16è siècle. Mariée trois fois, et trois fois veuve... Un destin extraordinaire, une femme d'affaires d'exception avec une
marge de liberté incroyable! (il faut aussi dire que ses maris successifs ont été compréhensifs et ouverts d'esprit).

Par ailleurs, cette femme avait en effet fortement les moyens de rester veuve à chaque fois... mais s'est tout de même remariée deux fois. Comme quoi oui, le mariage restait la norme!


Jean-Marc Labat 10/06/2010 17:47


Indubitablement, le veuvage amène une certaine liberté. Mais il ne faut pas se leurrer, les remariages sont très fréquents. Il faut avoir une certaine aisance financière et sociale pour rester
veuve dans son coin, ce qui est loin d'être le cas pour la majorité des femmes.

Notons aussi que les hommes veufs se remarient parfois très vite, surtout en cas d'enfants en bas-âge. J'ai vu des cas où deux mois de veuvage suffisaient à faire son deuil, alors que c'est plus
long pour les femmes, délai de viduité oblige.


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