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Les Femmes dans l'Histoire

Les Femmes dans l'Histoire

Blog d'Histoire sur le thème de la femme. Périodes abordées : Antiquité, Moyen-Âge, Renaissance, Epoque moderne, Epoque contemporaine.


Le statut de la femme auteur et l'édition de ses ouvrages au 19è siècle

Publié par Femmes_dans_lHistoire sur 12 Mai 2010, 16:13pm

 

La thématique de la femme auteur est tellement vaste et dense qu’il est impossible de la résumer à un simple article. Je me propose donc, de temps à autre, de consacrer un écrit dédié à ces femmes, ces « écrivaines » (terme né au 20è siècle), en prenant le temps de me pencher soit sur le cas particulier d’une de ces figures de la littérature, soit sur un thème précis cadré dans un contexte chronologique particulier.

 Aujourd’hui, je commence cette Histoire des femmes écrivains par leur statut au 19è siècle. Existe-t-il, à cette époque, un statut de la femme auteur ? Qu’en est-il de la publication de leurs ouvrages ? Sont-elles les laissées pour compte des éditeurs au profit des hommes ?

Ce que l’on peut déjà dire, c’est qu’au 19è siècle, une femme qui écrit dans le but de publier et de se faire connaître est mal considérée dans la société. Cela est en effet perçu comme une volonté d’indépendance : une femme qui écrit sort de ce qui doit être son unique rôle, celui de l’épouse et de la mère de famille, surtout dans le milieu de la bourgeoisie. Par conséquent, malgré quelques exceptions (Gustave Flaubert aime beaucoup George Sand et Victor Hugo encourage plusieurs femmes à persévérer dans leur démarche), les hommes de lettres de cette période sont peu enclins à accepter la gent féminine au sein de leur monde. La preuve en est que les auteures doivent avoir recours à des pseudonymes masculins pour obtenir la reconnaissance à laquelle elles ont droit.

 Ceci est, il faut à nouveau le souligner, la vision des écrivains. Certains voient aussi en les femmes des concurrentes nouvelles sur le « marché » de l’édition, d’autant plus que celui-ci est en pleine expansion avec la Révolution industrielle.

 Qu’en est-il néanmoins du regard des éditeurs ? Ce monde est majoritairement masculin… Manifestent-ils aussi une misogynie vis-à-vis des femmes écrivains ou se laissent-ils guider par une dynamique éditoriale commerciale de plus en plus pressante ?

 

Charles Baudelaire et George Sand nous éclairent déjà sur partie de la réponse en le clamant haut et fort : le contexte éditorial de leur époque est extrêmement difficile pour tous. Les conditions de travail sont dures, les négociations avec les éditeurs éprouvantes, notamment pour ce qui touche aux revenus. Et en cela, hommes et femmes semblent être victimes à niveau égal ; à titre d’exemple, Gustave Flaubert ne touche que 400 francs pour son Mme Bovary, publié chez Lévy ; la Comtesse de Ségur, elle, ne reçoit que 500 francs pour son volume de contes chez Hachette. La cause principale des affrontements ne relèverait donc pas d’un combat entre les sexes (d’autant plus que la comtesse de Ségur touche à peu près la même somme, voire plus, que Flaubert), mais plutôt de l’argent. En effet, ces auteurs, tout comme leurs éditeurs, sont soumis au système mercantile et capitaliste né de la Révolution industrielle, alors en plein essor.

 Comment cela se répercute t-il sur les écrivains, hommes et femmes ? Comme dans tout autre domaine, le secteur de l’édition se rationnalise. Les éditeurs produisent des livres pour créer du profit, se laissent diriger par la logique de l’offre et de la demande, et bien sûr la notion de concurrence acharnée entre maisons d’édition fait son apparition. Les écrivains qui souhaitent être publiés sont soumis à cette dynamique parfois implacable : le 19è siècle est celui de leur dépendance. Bien souvent, ils n’ont pas les moyens de vivre de leur écriture, qu’ils soient hommes ou femmes. C’est la logique économique, et non les opinions personnelles ou une quelconque guerre des sexes entre auteurs féminins et éditeurs masculins, qui décident de la fixation de la rémunération.

 Les cas particuliers de George Sand, la Comtesse de Ségur et de la Comtesse Dash, qui connurent toutes trois des destins éditoriaux forts différents, viennent confirmer cette théorie.

 

George SandCommençons par George Sand (1804-1876) : elle représente la figure même de l’écrivain qui a réussi. Quand elle entre en littérature, les femmes ont déjà commencé à intégrer, plus nombreuses, le monde littéraire depuis un siècle. En effet, au 18è siècle naît ce que l’on peut vraiment appeler l’œuvre de fiction, le roman dans le sens contemporain du terme : cette vague les incite à écrire. Entre 1735 et 1825, 261 romans sont rédigés par 105 femmes, avec une accélération notable entre 1750 et 1800. L’une des figures de cette réussite de l’écriture féminine est Germaine de Staël, fille de Jacques Necker. Outre ses œuvres critiques et historiques, elle est surtout célèbre pour ses romans, tels que Corinne ou l’Italie et Delphine.

Cependant, malgré cette hausse du pourcentage féminin, le début du 19è siècle marque un certain recul : le code civil napoléonien impose l’autorisation du mari pour que son épouse puisse publier un livre. Celle-ci doit se voit dans l’obligation de traiter au nom de son époux, et non pas en son nom propre. C’est d’ailleurs ce que doit faire George Sand, par l’intermédiaire de son mari, le baron François Dudevant (dont elle divorcera d’ailleurs par la suite). D’autre part, sa belle-mère (comme quoi les femmes entretenaient aussi parfois elles-mêmes la misogynie ambiante et étaient loin d’avoir une conscience féministe) lui interdit l’utilisation du nom Dudevant et encore plus le prénom d’Amantine, le véritable nom de baptême de George Sand.

 Malgré ces premiers obstacles, George Sand s’obstine et va connaître un parcours de réussite atypique, d’abord en tant qu’écrivain (rappelons leur difficile situation au 19è siècle) mais aussi en tant que femme (le milieu littéraire de l’époque est très anti-féminin). Elle obtient ce qu’aucune autre femme, et mieux, ce qu’aucun autre écrivain, même de sexe masculin, ne pouvait espérer. En 1833, elle publie Lélia, qui connaît un immense succès. Désormais, les éditeurs vont se l’arracher. Michel Lévy se déplace personnellement chez elle, en 1849, pour la supplier de lui laisser éditer La Mare au diable. Il lui voue la même admiration qu’il éprouve pour Honoré de Balzac et souhaite, répondant alors à la logique commerciale, la faire entrer dans sa maison d’édition, allant même jusqu’à lui offrir un contrat d’exclusivité et lui procurer tous les moyens matériels, dont un revenu mensuel, pour qu’elle se consacre entièrement à l’écriture. Son engagement vis-à-vis de George Sand le pousse aussi à lui offrir quelques « fleurs » : il fait publier son fils, Maurice, et certaines de ses protégées, comme Thérèse Blanc.

 George Sand est donc reconnue en tant qu’auteur légitime, non par son sexe, mais par son talent et son succès. Elle peut, et ce n’est pas anodin dans un milieu où bien souvent les auteurs n’ont pas leur mot à dire sur leur propre travail et sont soumis à la volonté de leur éditeur, exiger que Lévy ne fasse aucune modification de son texte original et elle a un pouvoir de décision sur tout ce qui touche à l’utilisation de son œuvre.

 

comtesse de ségurAutre personnage marquant du 19è siècle, mais qui connaît une fortune éditoriale tout autre : la Comtesse de Ségur (1799-1874).

 Célèbre pour ses ouvrages tels que Les Malheurs de Sophie ou encore Un Bon petit diable, son éditeur, Emile Templier de chez Hachette, ne la considère que comme un écrivain pour la jeunesse. Or, ce statut est victime de préjugés littéraires : même si la littérature pour enfants a du succès, elle n’est cependant pas aussi porteuse et positivement considérée que celle pour adulte. Les éditeurs l’appellent avec un sens non dénué de moquerie « la littérature pour gouvernantes »

Il existe donc une hiérarchie parmi les écrivains selon le genre dans lequel ils s’inscrivent ; seuls les auteurs, hommes ou femmes, qui n’écrivent pas de la littérature pour enfants perçoivent un pourcentage sur la vente de leurs volumes. La comtesse de Ségur, par conséquent, ne touche aucun droit d’auteur. Elle est seulement rémunérée par son éditeur pour la parution de ses ouvrages. Il s’agit d’un droit fixe et non d’un droit proportionnel. Inutile d’ajouter qu’elle n’a aussi aucun droit moral : elle n’a pas son mot à dire pour tout ce qui touche au changement de son texte, et ils peuvent être nombreux selon qu’il faille répondre à une certaine moralité ou idéologie politique ou esthétique. Néanmoins, il est intéressant de noter que cette inégalité touche aussi les hommes de littérature enfantine. Encore une fois, le genre sexué n’est pas à l’origine de la discrimination de la part des maisons d’édition.

 

On retrouve ce cas de mauvaise rémunération chez une autre femme-auteur, dans un autre contexte : celui du nègre. La comtesse Dash (1805-1872) est journaliste et femme de lettres, mais elle est surtout l’écrivain de substitution du célèbre Alexandre Dumas, notamment pour ses romans Mémoire d’un aveugle et La Dame de volupté. Pourquoi doit-elle recourir à cette pratique courante qu’est la condition de nègre ?


Elle fait partie, en fait, de ces écrivains auxquels j’ai fait mention plus haut dans cet article, qui n’arrivent pas à vivre de leur plume. Sa prose ne lui rapportant presque rien, elle se retrouve à court d’argent. En effet, le genre littéraire à laquelle elle appartient est, tout comme celui de la Comtesse de Ségur, une prose méprisée par les éditeurs : des récits très populaires publiés sous la forme de feuilletons. Très mal rémunérée pour les ouvrages qu’elle publie sous son propre nom, elle ne possède aucun droit moral sur ses œuvres, ce qui ouvre à tous les abus. Encore une fois, c’est non son sexe mais le genre littéraire auquel elle est rattachée qui fait d’elle une « prolétaire des lettres », selon l’expression de Jean-Yves Mollier, dans son article Les femmes auteurs et leurs éditeurs au 19è siècle : un long combat pour la reconnaissance de leurs droits d’écrivains

 

Dans cet article, Jean-Yves Mollier fait une conclusion fort intéressante, et qui pourrait remettre en cause certains clichés que le sens commun peut avoir vis-à-vis des rapports hommes-femmes dans le milieu de l’édition au 19è siècle. En effet, il explique que ce siècle est celui de l’explosion de l’édition européenne, et que cette expansion est exceptionnelle. La dureté envers les auteurs répond à une nécessité de bénéfices dans un contexte capitaliste naissant : l’édition est une industrie et avec le développement de l’alphabétisation, on voit apparaître, peu à peu, la lecture de masse.


Les collections étant standardisées, les méthodes d’édition rationalisées, les rapports entre auteurs et éditeurs sont déshumanisés. L’écrivain n’est qu’un outil de la chaîne productive.


Les femmes, tous comme les hommes, ont éprouvé de grandes difficultés au sein de ce milieu éditorial sans pitié. En effet, rien ne prouverait qu’elles aient été regardées différemment que leurs homologues masculins par leurs employeurs. C’est l’absence de notoriété d’un genre littéraire, visiblement, qui fait d’elles des auteurs de seconde zone, et non leur sexe.

 


 

 

 

 

Commenter cet article

denis 19/05/2010 18:28


difficulté d'éditer d'autant que Flaubert ou BAudelaire que tu cites ont dû aller devant le tribunal pour Madame Bovary et les fleurs du mal
censure très puissante pour des revenus qui n'ont rien à voir avec les revenus des best sellers d'aujoud'hui


Marlène 14/05/2010 12:11


C'est passionnant! J'attends le prochait article avec beaucoup d'impatience! Bise


Femmes_dans_lHistoire 20/05/2010 09:42



Merci Marlène :-)



la librivore 12/05/2010 17:01


Ton article est passionnant et bien documenté, mais quelles sont tes sources? (ne serait-ce que pour pouvoir lire encore sur le sujet et davantage se documenter). Si il n'y a pas de discrimination
dans l'édition pour les auteures qui sont publiées, elle se fait bien avant, à cause de la tutelle qui existe de la part des maris qui peuvent refuser, par le fait que leur condition sociale les
confine le plus souvent au maternage et aux taches domestiques. J'ai appris beaucoup de choses, merci.


Femmes_dans_lHistoire 12/05/2010 20:00



De rien :-)


Mes sources sont diverses : articles, livres, revues, internet (notamment trois sites fort intéressants : www.revues.org ; www.persee.fr et www.cairn.info, qui sont des bibliothèques numériques
avec des articles scientifiques en ligne et en libre accès). J'aime aussi beaucoup Gallica, la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France, où on peut lire des ouvrages
d'origine (notamment les romans de Mme de Staël, ou encore les lettres de Charlotte Corday...)


 



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